Portrait de Virginie DEBRA

Virginie DEBRA

Une vie entière à foncer, à porter, à s'effacer — et enfin, à exister pour elle-même.

Ce qui me définit

Adjectifs

Adaptable, fonceuse, courageuse, spontanée, entière, tenace, sensible, discrète, généreuse, résiliente.

Mes valeurs

La famille, la loyauté, l'authenticité, la transmission, la liberté, le dépassement de soi, la bienveillance

Je m'appelle Virginie, j'ai 59 ans, et je suis assistante de direction pour des cadres dirigeants dans un grand groupe financier international. Sur le papier, ça ressemble à un parcours bien rangé, bien lissé, voilà. Mais si tu grattais un peu sous la surface, tu trouverais une fille qui a foncé dans la vie avant de réfléchir, qui a mis des tas de choses sous le tapis pendant des décennies, qui s'est effondrée sur son carrelage de cuisine à 51 ans, et qui se relève aujourd'hui avec quelque chose qu'elle n'avait jamais vraiment eu avant : la conviction qu'elle a le droit d'exister pour elle-même. Ce que tu vas lire, c'est mon histoire vraie, avec ses beaux moments, ses tournants un peu fous, et ses épreuves que je n'aurais pas choisies mais qui m'ont faite.

Chapitre I

Le piano vendu en deux jours

BD chapitre 1

Je devais avoir 6, peut-être 7 ans, et je jouais du piano depuis l'âge de 3 ans. Trois ans de gammes, d'exercices, de doigts posés sur les touches noires et blanches d'un instrument qui prenait toute la place dans le salon familial. Mon professeur était exigeant, du genre à ne pas laisser passer une fausse note sans le signaler, et moi je rentrais de l'école, j'avais mes devoirs du CP sur la table, et il fallait encore s'asseoir au piano et recommencer les mêmes passages jusqu'à ce que ça sonne juste. Ce soir-là, je me souviens de cette fatigue particulière qu'ont les enfants quand ils n'en peuvent vraiment plus, cette fatigue qui ne ressemble à rien d'autre, qui est à la fois dans les bras, dans les yeux, dans la tête. J'ai dit à ma mère que je ne voulais plus faire de piano. Une phrase. Juste une phrase, dite dans un moment d'épuisement, sans vraiment mesurer ce que ça voulait dire.

Deux jours après, le piano n'était plus là.

Je ne sais pas si j'ai réalisé sur le moment ce qui venait de se passer. Mais ce que je sais, c'est que ce regret-là ne m'a jamais vraiment quittée. Cinquante ans plus tard, je peux encore le sentir, ce vide à l'endroit où l'instrument se trouvait. Pas de la rancœur, non, rien de tout ça, juste cette petite douleur sourde d'une chose perdue qu'on ne peut pas rattraper. J'en parle encore aujourd'hui avec une forme de nostalgie douce-amère, et j'ai dans un coin de ma tête l'idée de renouer avec le piano à la retraite, de reprendre là où la petite fille fatiguée s'était arrêtée.

Une phrase dite à 6 ans dans un soir de fatigue, et c'est toute une pratique, tout un apprentissage, toute une relation à la musique qui s'évapore en quarante-huit heures. Je ne m'en rendais pas compte à l'époque, bien sûr, j'étais une enfant. Mais ça m'a accompagnée, cette conscience que certaines décisions sont irréversibles, et que parfois on n'a pas une deuxième chance de revenir en arrière.

La morale

Une phrase dite à 6 ans dans la fatigue suffit à effacer trois ans de musique : certaines décisions sont irréversibles.

Chapitre II

La petite fille qu'on garde si elle est sage

BD chapitre 2

J'ai grandi dans les années 70, fille unique dans une famille modeste mais affectueuse, avec un père ouvrier qui partait souvent en déplacement et une mère qui travaillait aux bureaux de l'usine. Il n'y avait pas de structure de garde à l'époque, pas comme aujourd'hui, pas de crèche au coin de la rue ou d'assistante maternelle agréée. Alors j'étais confiée à qui voulait bien s'occuper de moi : une tante, une grand-mère, une voisine, selon les jours et les disponibilités de chacun. Je circulais d'un foyer à l'autre avec ma petite valise de rien du tout, et très vite j'ai compris, sans que personne me l'explique vraiment, que ma place dans ces maisons n'était pas garantie. Elle se méritait.

Être sage. Être polie. Ne pas faire de bruit. Ne pas réclamer. Ne pas pleurer pour un rien. Ne pas faire de vagues, surtout. C'est comme ça que j'ai appris à m'effacer, à lisser mes angles, à devenir cette enfant qu'on acceptait volontiers parce qu'elle ne posait pas de problèmes. Et quelque part, ça a forgé en moi une adaptabilité que je reconnais encore aujourd'hui comme l'une de mes vraies forces : je peux m'ajuster à presque n'importe quelle situation, à presque n'importe quel environnement, je trouve le moyen du bord, je m'arrange, je m'adapte, voilà.

Mais il y avait un revers à tout ça, et je ne l'ai compris que bien plus tard. Apprendre à s'effacer pour être acceptée, c'est aussi apprendre à ne pas se faire de place. C'est avaler ce qui dérange, taire ce qui fait mal, sourire quand on a envie de dire stop. Ce schéma-là, je l'ai reproduit à l'âge adulte sans même m'en apercevoir, pendant des décennies, dans ma vie professionnelle, dans ma vie personnelle, partout. On m'avait collé l'étiquette injuste des enfants uniques, l'étiquette de l'enfant gâtée et capricieuse, alors j'avais décidé très tôt de prouver le contraire en ne demandant jamais rien. Et j'ai mis beaucoup, beaucoup de temps à comprendre que ne jamais demander rien, ce n'est pas une vertu, c'est une façon de se faire du mal à petit feu.

La morale

S'effacer pour mériter sa place forge une adaptabilité réelle, mais apprend aussi, durablement, à ne jamais s'accorder d'espace.

Chapitre III

Le billet pour San Francisco

BD chapitre 3

C'était la fin de l'année 1991, j'avais 24 ans, et mon téléphone a sonné. Au bout du fil, je ne le savais pas encore, mon futur mari et son ami Cédric, depuis San Francisco. Ils m'invitaient à les rejoindre pour le Nouvel An. Quelques jours pour traverser l'Atlantique, atterrir en Californie, accueillir 1992 sous un autre ciel. Je ne me souviens pas d'avoir hésité longtemps, c'est ça qui est drôle, je fonce et après je réfléchis, c'est un peu mon mode de fonctionnement depuis toujours. Il y avait peut-être 90% d'enthousiasme et 10% d'appréhension face à l'inconnu, mais les 90% ont gagné sans trop de combat, et j'ai pris mon billet.

C'était mon premier grand voyage en avion aussi loin. Je me souviens de l'odeur particulière des aéroports de l'époque, de cette sensation d'être à la fois minuscule et invincible quand l'avion décolle et que les lumières de la ville rétrécissent sous les nuages. San Francisco, ses collines, ses rues qui montent et descendent comme des montagnes russes, l'air du Pacifique, le bruit de la ville en fête, tout ça j'ai sauté dedans les deux pieds en avant, comme j'ai toujours su faire. Deux semaines là-bas, et au moment de rentrer, mon futur mari a fait ses valises lui aussi et est revenu en France avec moi.

Mes beaux-parents me l'ont dit plus tard, avec ce sourire qu'on a quand on raconte les histoires qui ont failli ne pas arriver : sans toi, il serait peut-être resté là-bas. Et moi je pense à ça parfois, à cette décision prise en deux secondes au bout d'un fil téléphonique, et je me dis que si je n'avais pas foncé ce soir-là, si j'avais trop réfléchi, si j'avais pesé le pour et le contre comme une adulte raisonnable, mes deux enfants n'existeraient peut-être pas. Ça a changé ma vie, ce billet d'avion. Vraiment changé ma vie. Et c'est précisément parce que je n'ai pas trop réfléchi que ça a marché.

La morale

Foncer sans trop réfléchir a changé toute une vie : ce billet pris en deux secondes a ramené un homme, et créé une famille.

Chapitre IV

Sur tous les fronts H24

BD chapitre 4

De 24 à 51 ans j'ai dû être : épouse idéale, employée modèle, maman irréprochable, fille disponible H24.

Le problème, c'est qu'aucun de ces postes n'avait ni fiche de fonction, ni pause déjeuner, ni retraite prévue.

Pendant presque trois décennies, j'ai vécu comme si quelqu'un allait débarquer avec un clipboard pour vérifier si les coins des draps étaient bien pliés, si les enfants avaient des goûters équilibrés, si les mails professionnels contenaient assez de points d'exclamation sympathiques et si j'avais pensé à rappeler ma mère tout en restant calme, mince, productive.

Alors j'ai porté des sacs invisibles remplis de : culpabilité, charge mentale, listes de courses, anniversaires à ne pas oublier, et ce vieux fantasme absurde de devenir "la femme parfaite", "la mère parfaite", "l'employée parfaite", "la fille parfaite", "la copine parfaite".

J'étais capable de travailler comme si je n'avais pas d'enfants, de sourire comme si je dormais huit heures par nuit et de répondre "ça va" avec conviction et en toutes circonstances.

Le plus ironique, c'est que plus j'essayais d'être parfaite, plus la barre montait. Tu fais tout ? Très bien. Maintenant, fais-le avec élégance. Tu tiens le foyer ? Magnifique. Maintenant sois sexy, reposée et reconnaissante.

Entre 24 et 51 ans, j'ai donc essayé d'être tout pour tout le monde, un vrai couteau suisse.

Et je ne savais pas qu'arrivait tout doucement, mais sûrement, ma période "Cocotte-minute" et Rock & Roll…

Si je devais résumer ce qui s'est passé autour de mes 51 ans, j'utiliserais toujours la même image : une cocotte-minute. Des années et des années à tout mettre sous le tapis, à avaler, à faire comme si, à ne pas faire de vagues, et puis un jour le couvercle saute. Pas doucement, pas progressivement, d'un coup, et avec fracas.

Je ne m'en rendais pas compte à l'époque, mais j'étais en train d'accumuler tout ce qu'il est possible d'accumuler en même temps : le refus inconscient de vieillir, la ménopause, le départ des enfants qui quittent le nid, un divorce qui n'était pas une simple séparation mais une vraie explosion familiale, et par-dessus tout ça une instabilité professionnelle qui a duré quatre ans, trois entreprises différentes après vingt ans dans la même boîte, dont un cabinet d'avocats avec une responsable hiérarchique associée qui aurait pu servir de modèle au film "Le Diable s'habille en Prada", en version encore moins comique. Je faisais trois heures de trajet par jour en frontalière entre la Lorraine et le Luxembourg, la boule au ventre dès le réveil, et je me souviens de certains matins où je marchais dans la neige jusqu'aux genoux en me demandant vraiment : c'est ça vraiment la vie ?

Et puis il y a eu ce matin-là. Je me suis effondrée sur le carrelage de ma cuisine. Plus de sons, plus d'images, juste un vide total et une douleur dans la poitrine si intense que j'ai pensé faire un infarctus. C'est la voix d'un pompier qui m'a ramenée à la conscience. Aux urgences, j'ai passé une heure dans les bras d'un médecin à pleurer sans pouvoir m'arrêter, sans pouvoir expliquer, sans pouvoir mettre de mots sur quoi que ce soit. Le diagnostic est tombé plus tard, dans le cabinet d'une psychologue : burn out. Pas un mot que j'aurais associé à ma vie, et pourtant…

La reconstruction a été longue, et elle n'est pas encore tout à fait terminée, je serais malhonnête de prétendre le contraire. Mais c'est à partir de ce carrelage de cuisine que j'ai commencé, très lentement, à comprendre que toute une vie à s'effacer ne protège de rien, que le corps garde la mémoire de tout ce qu'on a refusé de sentir, et qu'à un moment il présente la note. J'ai fait comme j'ai pu pendant des années, et je ne m'en veux plus vraiment pour ça, parce que je ne savais pas faire autrement. Mais aujourd'hui je sais que j'ai le droit de prendre de la place, et c'est peut-être la chose la plus importante que cette période terrible m'ait été donnée.

La morale

Vouloir être parfaite partout pendant vingt-sept ans sans jamais dire stop mène inévitablement le corps à présenter la note.

Chapitre V

La co-écriture comme horizon

BD chapitre 5

Il y a une formation que j'ai payée et que je n'ai pas encore vraiment commencé. Un seul module sur plusieurs, voilà où j'en suis. C'est une formation en co-écriture, et si tu me demandes pourquoi je l'ai achetée, je te répondrai que c'est parce que l'écrit et la lecture ont été des compagnons fidèles depuis toujours, bien avant les gammes de piano, bien avant San Francisco, bien avant tout. Les mots ont toujours été là, quelque part, comme un espace à moi que je n'avais jamais vraiment eu le courage d'habiter pleinement.

La co-écriture, c'est l'écriture à quatre mains : aider quelqu'un d'autre à raconter son histoire, mettre des mots sur ce qu'il porte en lui mais ne sait pas encore formuler. Et quelque chose dans cette définition me touche profondément, peut-être parce que j'ai passé tellement d'années à ne pas raconter la mienne. La retraite est prévue d'ici deux ans, fin 2028, et j'envisage d'en faire une activité à ce moment-là, de reprendre cette formation sérieusement, de me lancer enfin.

Mais je sais aussi, et je peux me le dire maintenant avec un sourire légèrement auto-dérisoire, que c'est exactement le même schéma que pour tout le reste : tout passe avant mes propres projets. Le travail, les enfants, les obligations, les urgences des autres, et ma formation attend sagement dans un coin, comme le piano attendait que j'aie le temps d'y revenir. J'ai même eu un avant-goût de la retraite pendant quatre mois, immobilisée après une opération du pied, et j'ai été contente de retourner au charbon, ce qui m'a appris que le vide me fait autant peur que je l'attends.

Ce que je commence à comprendre, vraiment comprendre, c'est que vouloir quelque chose ne suffit pas si on continue de tout faire passer avant soi. La vraie question n'est pas de trouver le temps, elle ne l'a jamais été. La vraie question, c'est d'accepter enfin qu'on en vaut la peine. Et ça, j'y travaille, voilà.

La morale

La vraie question n'est pas de trouver le temps d'écrire sa vie : c'est d'accepter enfin qu'on en vaut la peine.

Si tu as lu jusqu'ici, tu sais maintenant que je ne suis pas quelqu'un qui fait les choses à moitié, même quand je fonce avant de réfléchir. Tu sais que j'ai plein plein de vies derrière moi, des beaux moments et des moins beaux, des décisions brillantes prises en deux secondes et d'autres que je regrette encore. Tu sais que j'aime les mots, que j'aime les histoires, et que j'ai mis du temps à comprendre que la mienne méritait d'être racontée.

Dans quelques années, j'aimerais mettre tout ça au service des autres, en aidant des gens à mettre en mots ce qu'ils portent, à raconter leur parcours avec la vérité et la chaleur qu'il mérite. Parce que tout le monde a une histoire qui vaut la peine d'être entendue, et que parfois il suffit de quelqu'un qui sait écouter et écrire pour qu'elle prenne toute sa place.

En attendant, si tu veux qu'on se parle, je suis là.

Virginie

Mon histoire en images

Bande dessinée complète — Virginie DEBRA

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virginie.travelers57@orange.fr